La taxonomie verte : définition et enjeu
La taxonomie verte européenne (Règlement UE 2020/852) est une classification commune des activités économiques jugées durables sur le plan environnemental. C'est un outil créé en 2020 par la Commission européenne pour rediriger les flux financiers vers les entreprises et projets susceptibles de contribuer aux objectifs climatiques et environnementaux de l'UE.
En clair : c'est un système qui dit « ces activités sont vertes, soutien-les » et « ces activités ne sont pas assez durables, réduisez-les ». Pour les entreprises, c'est passé d'une directive facultative à une obligation légale avec la CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive) en 2024.
Les six objectifs environnementaux de la taxonomie
La taxonomie verte s'articule autour de six objectifs environnementaux, que toute activité d'entreprise doit évaluer :
1. Atténuation du changement climatique
Réduction des émissions de gaz à effet de serre. Exemples d'activités éligibles :
- Production d'électricité à partir d'énergies renouvelables
- Efficacité énergétique des bâtiments (rénovation thermique)
- Transports à faibles émissions (électrique, hydrogène, rail)
- Industrie bas-carbone
2. Adaptation au changement climatique
Adaptation des systèmes physiques et biologiques aux impacts actuels du changement climatique. Exemples :
- Infrastructure d'adaptation aux inondations
- Systèmes agricoles résilients à la sécheresse
- Gestion durable des forêts
- Services d'alerte précoce aux aléas climatiques
3. Utilisation durable et protection des ressources en eau et marins
Préservation de l'eau douce et des écosystèmes marins. Exemples :
- Traitement des eaux usées
- Gestion durable de la pêche
- Restauration des écosystèmes fluviaux
- Technologie d'économie d'eau en agriculture
4. Transition vers une économie circulaire
Passage d'un modèle linéaire « extraire-fabriquer-jeter » à une logique circulaire. Exemples :
- Recyclage de matériaux
- Réparation et remanufacturing
- Réduction des déchets alimentaires
- Éco-conception de produits
5. Prévention et contrôle de la pollution
Réduction des émissions polluantes dans l'air, l'eau et les sols. Exemples :
- Élimination des polluants persistants (PFAS)
- Traitement des émissions volatiles (COV)
- Technologies anti-pollution industrielle
- Gestion des sols contaminés
6. Protection et restauration de la biodiversité et des écosystèmes
Préservation des habitats naturels et des espèces. Exemples :
- Restauration de zones humides
- Gestion durable des forêts favorisant la biodiversité
- Agriculture biologique
- Conservation d'espèces menacées
Critères d'examen : Comment évaluer si une activité est « verte »
Pour qu'une activité soit éligible à la taxonomie, elle doit passer deux filtres critiques :
1. Contribution substantielle (CS)
L'activité doit contribuer de façon mesurable à au moins un des six objectifs. Par exemple, une centrale solaire contribue substantiellement à « atténuation du changement climatique ». Mais un emballage réutilisable peut contribuer à trois objectifs : économie circulaire, réduction de pollution et consommation responsable.
Chaque objectif a des critères techniques précis. La Commission publie des actes délégués détaillant les seuils techniques — ex : une maison rénovée thermiquement doit atteindre au moins 30 % de réduction de consommation d'énergie.
2. DNSH (Do No Significant Harm - Ne pas causer de préjudice significatif)
Là où beaucoup d'entreprises se trompent. Une activité écologique pour un objectif ne doit pas nuire significativement aux cinq autres.
Exemple du piège DNSH classique : Une centrale hydroélectrique contribue à l'atténuation climatique, mais détruit-elle des écosystèmes fluviaux (biodiversité) ? Si oui, elle échoue le critère DNSH malgré sa contribution climatique forte.
Les critères DNSH sont évalués via des analyses d'impact spécifiques au secteur :
| Objectif | Risque DNSH typique |
|---|---|
| Atténuation climatique | Augmenter la pollution, endommager la biodiversité |
| Eau et marins | Consommer excessivement l'eau, polluer les cours d'eau |
| Économie circulaire | Augmenter la pollution ou les émissions |
| Biodiversité | Nuire à des habitats ou espèces protégés |
| Pollution | Augmenter les émissions de GES |
En 2025, la Commission a simplifié les critères DNSH : une activité représentant moins de 10 % du chiffre d'affaires peut être exemptée si les risques sont faibles. Cela allège la charge pour les PME.
Reporting et obligations CSRD 2026
La CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive) a transformé la taxonomie verte d'outil volontaire en obligation légale depuis janvier 2024.
Qui est concerné en 2026 ?
À partir de 2026 (pour l'exercice 2025), toute entreprise européenne de plus de 500 salariés doit publier :
- Éligibilité : quelle proportion (%) de son activité est couverte par la taxonomie verte ?
- Alignement : parmi les activités éligibles, quelle proportion est réellement alignée (CS + DNSH) ?
- Impact qualitatif : comment ces activités contribuent-elles aux six objectifs ?
Format de reporting
Les entreprises publient en général trois chiffres clés pour chaque objectif :
Atténuation climatique
- Proportion d'activités éligibles : 35 %
- Proportion d'activités alignées : 28 %
- Chiffre d'affaires contribuant : 150 millions d'euros
Le reporting se fait dans le Document de Gestion Intégrée (ou rapport de développement durable).
Calendrier et transitions 2024-2028
- 2024 : Grandes entreprises (2 500+ salariés) → reporting obligatoire sur données 2023
- 2025 : Grandes + ETI (500+ salariés) → reporting sur données 2024, publié en 2025
- 2026 : Tous les seuils → reporting sur données 2025, publié en 2026
- 2028 : PME cotées obligatoires → reporting (délai de 2 ans supplémentaires)
Sanctions pour non-conformité
Non-conformité entraîne :
- Réputation endommagée (investisseurs ESG critiquant publiquement)
- Amendes administratives (jusqu'à 2 % du chiffre d'affaires en certains cas)
- Exclusion des marchés publics (l'UE privilégie les soumissionnaires conformes CSRD)
- Rating ESG abaissé (impact sur le coût du financement)
Évolutions simplifiées depuis décembre 2025
Le Parlement européen a adopté l'Omnibus Directive qui révise la taxonomie verte pour réduire la charge administrative :
-
Seuil de matérialité : activités représentant moins de 10 % du chiffre d'affaires peuvent être exemptées de reporting DNSH détaillé (bonne nouvelle pour les conglomérats diversifiés).
-
Harmonisation des seuils DNSH et CSRD : les critères se rapprochent pour éviter les contradictions.
-
Carbone fossile exclu : gaz naturel, pétrole et charbon restent explicitement exclus — même si le gaz a temporairement figuré dans une taxonomie « transitoire » (2022-2025).
Défis pratiques pour les entreprises
Gouvernance et compétences
Peu d'entreprises disposent en-house d'experts en taxonomie verte. Résultat : augmentation massive du recours à des consultants externes (Big 4 accounting, cabinets spécialisés ESG).
Qualité des données
Une taxonomie verte crédible requiert des données d'impact précises. Beaucoup d'entreprises manquent de systèmes de collecte — ex : tracer précisément la part d'énergie renouvelable dans sa chaîne d'approvisionnement est complexe.
Risque de « taxonomie washing »
Comme le greenwashing, certaines entreprises gonflent leur % d'activités éligibles ou alignées. Les auditeurs externes (obligatoires depuis 2025) aident, mais c'est un risque persistant.
Lien avec SFDR et autres directives
La taxonomie verte s'intègre dans un écosystème réglementaire plus large :
- SFDR (Sustainable Finance Disclosure Regulation) : forces les gestionnaires d'actifs à déclarer comment ils intègrent la taxonomie verte dans les choix d'investissement.
- CSDDD (Corporate Sustainability Due Diligence Directive) : oblige les grandes entreprises à évaluer et mitiger les risques environnementaux dans les chaînes d'approvisionnement.
- Directive Énergie : complémentaire à la taxonomie pour les secteurs énergétiques.
Ces directives se renforcent mutuellement : une entreprise conforme CSRD + CSDDD + SFDR construit une stratégie ESG cohérente.
Pour aller plus loin : Impact réel sur la stratégie d'entreprise
Pour beaucoup de CEO, la taxonomie verte n'est pas juste une case à cocher réglementaire. Elle force une réflexion stratégique : quels investissements business génèrent du retour financier tout en contribuant aux six objectifs environnementaux ?
Exemple : Un groupe bancaire français rapporte que 42 % de ses activités de crédit sont éligibles à la taxonomie (financement d'énergies renouvelables, rénovation thermique, etc.). Cela attire les investisseurs ESG et réduit le coût du capital.
Conversely, une usine sidérurgique constate que ses activités actuelles sont peu éligibles — à moins qu'elle n'investisse dans des convertisseurs bas-carbone, ce qui représente un coût majeur mais renforce sa pérennité long-terme.
Checklist de conformité 2026
- Audit interne : identifier quelles activités sont éligibles
- Collecte de données fiables (chiffre d'affaires par activité, empreinte carbone, etc.)
- Évaluation DNSH pour chaque objectif
- Calcul de l'alignement (% d'activités éligibles + alignées)
- Préparation du rapport CSRD (transparence, assurance)
- Formation des équipes réglementaires et finance
- Audit externe par un tiers indépendant
Conclusion
La taxonomie verte 2020/852 est passée de concept abstrait à obligation légale contraignante en 6 ans. Elle redéfinit la compétition : les entreprises durables attractront les investisseurs et les talents, tandis que les laggards s'exposent à un coût du capital accru et une réputation ternie.
Pour 2026, il n'y a plus d'excuse pour « on ne savait pas ». La Commission a publié des guidance techni
ques claires, les seuils se simplifient, et les outils d'audit prolifèrent. Ceux qui agissent aujourd'hui construisent une résilience compétitive durable.



