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Règlement méthane UE : obligations opérateurs énergie

Par Philippe D.

11 min de lecture
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Le règlement (UE) 2024/1787 du Parlement européen et du Conseil du 13 juin 2024, concernant la réduction des émissions de méthane dans le secteur de l'énergie et modifiant le règlement (UE) 2019/942, constitue le premier instrument législatif contraignant de l'Union européenne spécifiquement dédié à la réduction des émissions de méthane dans les chaînes d'approvisionnement en énergie fossile. Publié au Journal officiel le 15 juillet 2024 et entré en vigueur le 4 août 2024, il instaure un régime progressif d'obligations — mesure, surveillance, déclaration, réduction — applicable aux opérateurs pétroliers, gaziers et miniers opérant sur le territoire de l'Union, ainsi qu'aux importateurs de combustibles fossiles mis sur le marché européen.

Ce règlement s'inscrit dans la stratégie européenne pour la réduction des émissions de méthane de 2020, qui identifiait le secteur de l'énergie comme le deuxième secteur émetteur de méthane après l'agriculture, et premier secteur sur lequel des obligations de réduction rapides sont techniquement et économiquement faisables.

Le texte de référence : règlement (UE) 2024/1787#

Le règlement (UE) 2024/1787 s'articule autour de cinq titres. Le titre II couvre la mesure, la déclaration et la vérification des émissions. Le titre III porte sur les programmes LDAR (Leak Detection And Repair — détection et réparation des fuites). Le titre IV encadre les pratiques d'éventage et de torchage. Le titre V traite des obligations applicables aux importateurs. Le titre VI fixe les régimes de surveillance et de sanction.

L'article 4, paragraphe 1, pose l'obligation de mesure directe des émissions de méthane : "Les exploitants mesurent, surveillent et déclarent les émissions de méthane conformément aux exigences énoncées à l'annexe I." Cette obligation remplace les approches d'estimation par facteur d'émission qui prévalaient dans la plupart des États membres, et qui conduisaient à des sous-estimations systématiques documentées par plusieurs études scientifiques.

Champ d'application : qui est concerné ?#

Le règlement s'applique aux catégories d'opérateurs suivantes :

Opérateurs du secteur pétrolier et gazier : toute personne physique ou morale exploitant des infrastructures de production, de transport, de stockage souterrain, de distribution ou de traitement de pétrole brut ou de gaz naturel sur le territoire de l'Union européenne. Cela inclut les opérateurs de puits de production, de gazoducs, de terminaux GNL, de stations de compression, de stockages souterrains, de réseaux de distribution.

Opérateurs du secteur minier : les exploitants de mines de charbon actives, qu'il s'agisse de mines souterraines ou à ciel ouvert, sont soumis aux obligations de mesure et de déclaration des émissions de méthane lors des opérations minières (dégrisoutage, dégazage, aération).

Exploitants de mines de charbon fermées ou abandonnées : le règlement étend son champ à certaines installations minières fermées, pour lesquelles des émissions résiduelles de méthane peuvent subsister durablement. Les obligations sont allégées mais non nulles.

Importateurs : les entreprises qui importent du pétrole brut, du gaz naturel ou du charbon en provenance de pays tiers sont soumises, à partir de 2026 puis selon un calendrier progressif jusqu'en 2030, à des obligations de transparence sur les pratiques de gestion du méthane chez leurs fournisseurs.

Les obligations LDAR : contenu et calendrier#

Le programme LDAR (Leak Detection And Repair) est l'obligation opérationnelle centrale du règlement. L'article 14 pose le cadre général : tout exploitant doit concevoir, soumettre à l'autorité compétente et mettre en œuvre un programme LDAR décrivant la méthodologie de détection des fuites, les équipements utilisés, les fréquences de contrôle et les procédures de réparation.

Contenu du programme LDAR#

Le programme LDAR doit couvrir l'ensemble des composants susceptibles d'être sources de fuites de méthane : vannes, brides, raccords, équipements rotatifs, soupapes de décharge, joints d'arbre, lignes de drainage. Pour chaque catégorie de composants, le programme fixe :

  • La technologie de détection retenue (détection optique par caméra infrarouge, détection au fil de la marche par laser, détection par capteurs fixes, etc.)
  • La fréquence minimale des inspections, définie par l'annexe III du règlement en fonction du type de composant et du type d'installation
  • Les seuils d'émission déclenchant l'obligation de réparation
  • Les délais de réparation : la réparation doit intervenir immédiatement ou, si un délai est nécessaire, dans un délai maximal de 5 jours sauf justification documentée

Fréquences d'inspection par catégorie#

L'annexe III distingue plusieurs régimes de fréquence :

  • Sites de production : inspection trimestrielle pour les sites à fort débit, semestrielle pour les sites à débit modéré
  • Infrastructures de transport (gazoducs haute pression) : inspection annuelle sur l'ensemble du linéaire, avec obligation de détection aéroportée pour les gazoducs dont le linéaire dépasse 100 km
  • Stockages souterrains : inspection semestrielle des puits de stockage et des installations de surface
  • Réseaux de distribution (basse et moyenne pression) : inspection quinquennale par segment, avec obligation de reclassement des segments à risque élevé vers une fréquence annuelle

Délais de soumission du programme#

L'article 14, paragraphe 3 fixe les délais suivants :

  • Au plus tard le 5 mai 2025 pour les sites existants à la date d'entrée en vigueur du règlement
  • Dans un délai de 6 mois à compter de la mise en service pour les nouveaux sites

Ce délai du 5 mai 2025 est d'ores et déjà dépassé à la date de publication de cet article. Les opérateurs qui n'auraient pas encore soumis leur programme LDAR sont en situation de manquement et s'exposent aux sanctions prévues à l'article 31.

Mesure, quantification et déclaration des émissions#

Obligation de mesure directe#

L'article 12 du règlement impose une mesure directe des émissions de méthane par opposition à l'estimation par facteur d'émission. La mesure directe doit couvrir les émissions de toutes sources significatives : fuites diffuses des équipements, évents, torchères, puits de gaz torche, sorties de cheminée des compresseurs.

Les méthodes de mesure admises sont listées à l'annexe I. Elles incluent la mesure en flux continu par débitmètre, la méthode de bilan massique, la mesure par corrélation de traceur, et la méthode par caméra d'imagerie optique quantitative. Pour chaque source, l'annexe I précise la méthode applicable et le niveau d'incertitude maximal acceptable.

Rapports annuels#

L'article 13 impose aux exploitants de soumettre chaque année à l'autorité compétente un rapport de surveillance couvrant :

  • Le récapitulatif des mesures d'émissions par source, avec les incertitudes associées
  • Le bilan des opérations LDAR réalisées dans l'année : nombre d'inspections, nombre de fuites détectées, nombre de réparations effectuées, délais de réparation
  • Le récapitulatif des événements d'éventage et de torchage : nombre d'événements, volumes émis, justification de chaque événement

Ces rapports sont vérifiés par un organisme de vérification accrédité, conformément à l'article 15. La vérification doit être réalisée avant la soumission du rapport, sous peine de rejet du rapport par l'autorité compétente.

Interdiction de l'éventage et du torchage systématiques#

Le titre IV du règlement (articles 22 à 28) encadre strictement les pratiques d'éventage (release) et de torchage (flaring).

Éventage#

L'éventage — c'est-à-dire le rejet direct de méthane dans l'atmosphère sans combustion — est interdit sauf dans les cas suivants, définis à l'article 22 :

  • Urgences ou situations de sécurité rendant l'éventage strictement nécessaire
  • Situations dans lesquelles le torchage n'est pas techniquement faisable ou présenterait un risque de sécurité supérieur

Chaque événement d'éventage doit être déclaré à l'autorité compétente dans un délai de 24 heures, accompagné d'une justification documentée et d'une estimation du volume de méthane émis.

Torchage#

Le torchage systématique est interdit à compter du 5 août 2025 pour les nouvelles installations, et à compter du 5 août 2026 pour les installations existantes. Le torchage n'est autorisé que lorsque les alternatives — réinjection du gaz, récupération pour usage énergétique, compression pour mise en réseau — ne sont pas techniquement faisables ou présentent un risque de sécurité identifié.

L'article 26 précise les conditions dans lesquelles le torchage de routine peut être autorisé à titre transitoire, avec un calendrier de réduction progressive défini jusqu'en 2030.

Obligations des importateurs : le mécanisme de transparence progressif#

Le titre V du règlement introduit un mécanisme original : les importateurs de pétrole brut, de gaz naturel et de charbon en provenance de pays tiers sont soumis à des obligations de déclaration sur les pratiques de gestion du méthane de leurs fournisseurs.

Cette obligation s'applique progressivement :

  • À partir du 1er janvier 2026 : déclaration annuelle par les importateurs des données disponibles sur les pratiques LDAR et les taux d'éventage/torchage de leurs fournisseurs
  • À partir du 1er janvier 2027 : obligation de démontrer que les fournisseurs appliquent des normes de mesure et de déclaration équivalentes à celles du règlement
  • À partir du 1er janvier 2030 : obligation pour les importateurs de ne s'approvisionner qu'auprès de fournisseurs dont les pratiques sont certifiées conformes à des standards équivalents au règlement (UE) 2024/1787

Ce mécanisme place les importateurs européens dans la position de relais de la réglementation UE vis-à-vis de leurs chaînes d'approvisionnement mondiales — un enjeu commercial et diplomatique considérable pour les opérateurs approvisionnés en Russie, en Algérie, aux États-Unis ou en Norvège.

Sanctions#

L'article 31 impose aux États membres de prévoir des sanctions "effectives, proportionnées et dissuasives" pour les manquements aux obligations du règlement. Le texte ne fixe pas de montants minimaux ou maximaux, mais il liste les critères à prendre en compte : gravité du manquement, caractère répété, bénéfice économique retiré, coopération avec l'autorité compétente.

Les manquements sanctionnables incluent : l'absence de programme LDAR, le défaut de rapport annuel ou de vérification, le dépassement des délais de réparation des fuites, les éventages non déclarés ou non justifiés, et le torchage systématique après les dates d'interdiction.

Articulation avec les autres obligations réglementaires#

Le règlement (UE) 2024/1787 s'articule avec plusieurs autres textes que les opérateurs doivent intégrer dans leur analyse de conformité. Les émissions de méthane des installations soumises à la directive sur les émissions industrielles (directive 2010/75/UE, actuellement en révision) doivent être cohérentes entre les deux cadres. Le règlement s'intègre également dans le système européen d'échange de quotas d'émission (EU ETS) pour les opérateurs soumis à ce système, même si le méthane n'est pas encore inclus dans l'EU ETS de manière directe.

Les opérateurs engagés dans une démarche de certification ISO 14001 devront intégrer les obligations du règlement dans leur programme de surveillance environnementale et dans le registre des exigences légales. Le paragraphe 6.1.3 de la norme impose en effet d'identifier toutes les obligations de conformité applicables et d'évaluer leur respect.

Les obligations de reporting du règlement méthane s'inscrivent par ailleurs dans le cadre plus large du reporting de durabilité CSRD pour les opérateurs soumis à ce texte, notamment pour les informations relatives aux émissions de gaz à effet de serre du scope 1.

Les opérateurs du secteur de l'énergie concernés par le droit de l'environnement européen dans son ensemble trouveront dans ce règlement une illustration de la tendance à la mesure directe et à la vérification indépendante, qui supplante progressivement les approches déclaratives fondées sur des facteurs d'émission forfaitaires.

Calendrier récapitulatif des échéances#

DateObligation
4 août 2024Entrée en vigueur du règlement
5 mai 2025Soumission des programmes LDAR pour sites existants
5 août 2025Interdiction du torchage systématique pour nouvelles installations
1er janvier 2026Première déclaration annuelle des importateurs sur pratiques fournisseurs
5 août 2026Interdiction du torchage systématique pour installations existantes
1er janvier 2027Importateurs : démonstration d'équivalence normative fournisseurs
1er janvier 2030Importateurs : certification fournisseurs requise

Conclusion#

Le règlement (UE) 2024/1787 met fin à deux décennies de sous-estimation des émissions de méthane dans le secteur de l'énergie. En imposant la mesure directe, la vérification indépendante et la réparation obligatoire des fuites, il crée un cadre de conformité exigeant pour des opérateurs qui avaient jusqu'ici bénéficié d'une relative tolérance sur ce paramètre. Le calendrier est contraint : plusieurs obligations sont déjà effectives. Les opérateurs qui n'ont pas encore soumis leur programme LDAR doivent le faire sans délai. Ceux qui s'approvisionnent hors UE doivent commencer à auditer leurs chaînes d'approvisionnement pour anticiper les obligations 2027 et 2030.

Sources#

PD

Philippe D.

Ingénieur & vulgarisateur technique

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