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ESRS E1 climat : décrypter les indicateurs carbone de la CSRD

Par Philippe D.

5 min de lecture
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La Directive sur la Durabilité des Entreprises (CSRD) impose depuis 2024 aux grandes entreprises une transparence inédite sur leur impact climatique. Au cœur de cette obligation : la norme ESRS E1, qui encadre le reporting des émissions de gaz à effet de serre. Comprendre ses exigences est devenu critique pour éviter les pénalités et préparer la conformité. J'ai animé plusieurs ateliers CSRD et j'ai vu la même réaction : "Scope 3, c'est impossible à maîtriser" avant de comprendre que c'est la partie qu'on doit vraiment creuser.

Qui est concerné par ESRS E1 ?#

ESRS E1 s'impose d'abord aux entreprises cotées en bourse de plus de 500 salariés (déclaration obligatoire dès 2025 pour l'année 2024). À partir de janvier 2025, le seuil s'élargit : toute entreprise non-cotée dépassant deux des trois seuils (250 salariés, 50 millions d'euros de chiffre d'affaires, 25 millions d'euros de total bilan) entre dans le périmètre. Les PME cotées, elles, ont jusqu'à 2028 pour se conformer.

Selon la Commission Européenne, environ 50000 entreprises en Europe seront concernées dès 2026. En France, l'analyse du gouvernement estime entre 8000 et 10000 le nombre d'entreprises impactées.

Les trois indicateurs clés d'ESRS E1#

Scope 1 : émissions directes#

Il s'agit des émissions générées directement par vos activités : combustion de gaz naturel dans vos bâtiments, fuel de vos véhicules, froid de vos procédés industriels. La mesure est obligatoire en tonnes de CO2 équivalent (tCO2e), sur la base de facteurs d'émission reconnus, notamment le GWP (Global Warming Potential) 100 ans du GIEC.

Exemple concret : une PME avec 50 véhicules diesel consommant 3 litres/100 km sur 200000 km/an émet environ 1500 tCO2e de Scope 1.

Scope 2 : émissions indirectes énergétiques#

Elles proviennent de l'électricité, gaz, vapeur et refroidissement achetés pour vos opérations. ESRS E1 impose deux calculs : la méthode de localisation (mix énergétique régional) et la méthode du marché (contrats d'achat d'énergies renouvelables). Les deux doivent être rapportées.

La traçabilité est essentielle : contrats d'approvisionnement, attestations fournisseur, factures énergétiques depuis au minimum trois ans.

Scope 3 : émissions indirectes chaîne de valeur#

C'est le vrai défi. Scope 3 comprend 15 catégories : achats de matières premières, transports en amont et aval, déplacements professionnels des salariés, gestion des déchets, utilisation et fin de vie de vos produits. La CSRD impose de les cartographier et d'en rapporter au moins les flux significatifs (plus de 5% des émissions totales).

Selon le cabinet Carbone4, Scope 3 représente 70 à 95% des émissions pour la plupart des entreprises. Honnêtement, beaucoup de directeurs généraux espèrent secrètement que personne ne vérifiera vraiment les chiffres Scope 3, mais c'est illusoire. Scope 3, c'est où les vrais émissions se cachent : la consommation de vos clients, l'exploitation minière chez vos sous-traitants étrangers, les retours logistiques que vous payez mais que vous n'avez pas comptés. C'est le scope que vous ne contrôlez pas, et c'est justement pour ça qu'on vous demande de le rapporter. Parce que ignorer ce qu'on ne maîtrise pas n'a jamais arrêté une émission.

Méthodologie de calcul#

ESRS E1 s'appuie sur le GHG Protocol, standard international de référence. Trois approches sont acceptées :

  1. Calcul direct : multiplication des volumes d'activité par des facteurs d'émission sectoriels (recommandé pour Scope 1 et 2).
  2. Données fournisseurs : vos fournisseurs calculent et vous rapportent leurs émissions (recommandé pour Scope 3).
  3. Estimation modélisée : utilisation de données par défaut ou de modèles prédictifs (acceptable en transitoire, avec amélioration progressive).

La documentation de vos choix méthodologiques est exigée dans votre déclaration de performance extra-financière (DPEF). Transparence totale sur les incertitudes et hypothèses.

Périmètre et consolidation#

Vous devez inclure 100% de vos filiales contrôlées (plus de 50%) et pouvez inclure les mises en équivalence au-delà. Les acquisitions dans l'année : à inclure au prorata temporis. Les cessions : exclusion rétroactive pour les comparaisons.

Pour les groupes multinationaux, la CSRD tolère les déclarations pays par pays dans les premiers rapports (2025-2026), avant harmonisation globale exigée à partir de 2027.

Indicateurs additionnels obligatoires#

Au-delà du triple Scope, ESRS E1 demande :

  • L'intensité carbone : tCO2e par million d'euros de chiffre d'affaires ou par unité de production.
  • La couverture : pourcentage de vos émissions Scope 1 et 2 couvertes par vos mesures de réduction.
  • Les objectifs de réduction : fixés, quantifiés, alignés sur le 1.5°C du GIEC (trajectoire SBTi).
  • Les cibles de transition énergétique : % d'énergies renouvelables, calendrier de sortie des énergies fossiles.

Conformité et sanctions#

La vérification ? Obligatoire. D'ici 2028, un auditeur indépendant certifiera vos données. Jusqu'à fin 2027, une assurance "raisonnable" est exigée sur certains indicateurs clés.

Les pénalités ? Jusqu'à 5% du chiffre d'affaires net annuel en cas de non-conformité. En France, l'ADEME et la Commission Européenne se réservent le droit d'audits croisés. Pas de simple amende : risque réputationnel, accès au crédit entravé, pression actionnariale.

Étapes clés pour 2026#

Avant juin 2026, le bilan carbone doit être fiabilisé, sources de données structurées, responsable de conformité nommé. Un audit interne est conseillé pour valider les hypothèses. Constituez une équipe pluridisciplinaire : achats, finances, opérations, juridique.

Consultez le guide complet CSRD reporting et durabilité pour les étapes détaillées. Une stratégie de transition climatique est aussi évaluée : alignement avec la taxonomie verte européenne est un plus.

Conclusion#

ESRS E1 n'est pas une mode : c'est une obligation légale qui redéfinit la gouvernance climatique. Les pionniers qui anticiperont fin 2026 se différencieront par une traçabilité robuste et une crédibilité auprès des investisseurs. Commencez dès maintenant votre inventaire de données et formez vos équipes.

Pour plus d'informations, consultez la norme ESRS E1 complète publiée par l'EFRAG et les orientations CSRD de la Commission Européenne.

PD

Philippe D.

Ingénieur & vulgarisateur technique

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