Le contentieux climatique contre les entreprises n'est plus une menace théorique. En juin 2024, la Cour d'appel de Paris a jugé recevables trois actions en justice contre TotalEnergies, EDF et Suez au titre du devoir de vigilance. Une décision historique qui ouvre la voie aux premiers procès climatiques contre des multinationales françaises. Pour les services juridiques et les directions RSE, il est temps de mesurer l'exposition réelle de leur organisation.
De l'inaction climatique de l'État aux entreprises
Le contentieux climatique en France a d'abord ciblé l'État. L'Affaire du Siècle (Grande-Ormonde) a abouti en 2021 à la première condamnation de l'État français pour inaction climatique, une procédure s'étant achevée en 2025 par une décision du Conseil d'État clôturant huit ans de contentieux administratif.
Ce précédent a structuré la stratégie des ONG et collectivités pour transposer la même logique aux acteurs privés. Le mécanisme juridique retenu : la loi sur le devoir de vigilance (loi Potier, loi n°2017-399 du 27 mars 2017), qui impose aux grandes entreprises françaises d'établir et mettre en œuvre un plan de vigilance couvrant leurs activités et celles de leurs sous-traitants.
Notre article sur la CS3D et le devoir de vigilance détaille l'extension européenne de ces obligations via la directive européenne adoptée en 2024.
La décision pivot de juin 2024 : trois entreprises, une chambre inédite
En juin 2024, la Cour d'appel de Paris a rendu trois décisions majeures sur la recevabilité d'actions introduites respectivement contre :
- TotalEnergies : à l'initiative d'une coalition d'associations et de collectivités, contestation du plan de vigilance jugé insuffisant au regard des trajectoires climatiques compatibles avec l'Accord de Paris
- EDF : recours portant sur les émissions des centrales thermiques et les investissements dans les énergies fossiles
La chambre spécialisée créée au sein de la Cour d'appel pour les contentieux émergents a jugé ces deux actions recevables, levant l'obstacle procédural qui avait jusqu'alors bloqué ce type de dossier en première instance. En revanche, l'action contre Suez a été jugée irrecevable.
Cette recevabilité ne préjuge pas du fond — les procès sur le mérite restent à venir — mais elle marque une rupture : les associations peuvent désormais contraindre des entreprises françaises à défendre leur stratégie climatique devant un juge.
Le fondement juridique : le plan de vigilance sous pression
La loi du 27 mars 2017 oblige les entreprises de plus de 5 000 salariés en France (ou 10 000 au niveau mondial avec siège français) à élaborer un plan de vigilance annuel comprenant :
- Une cartographie des risques de droits humains, sanitaires et environnementaux
- Des procédures d'évaluation régulière des filiales, sous-traitants et fournisseurs
- Des actions adaptées d'atténuation des risques
- Un mécanisme d'alerte
- Un dispositif de suivi des mesures
En matière climatique, la critique centrale des ONG est double : les plans de vigilance ne contiennent pas d'objectifs chiffrés de réduction des émissions compatibles avec 1,5°C, et ils n'intègrent pas les émissions de scope 3 (usage des produits vendus) qui représentent la majorité de l'empreinte d'une entreprise comme TotalEnergies.
Analyse des risques pour les grandes entreprises
Secteurs les plus exposés
Le contentieux climatique cible en priorité les secteurs dont les émissions sont les plus élevées et les plus documentées :
- Énergie fossile (pétrole, gaz, charbon) : exposition maximale
- Industrie lourde (ciment, acier, chimie) : exposition élevée
- Finance : les banques finançant des projets fossiles font l'objet d'une stratégie contentieuse en développement
- Agroalimentaire : secteur visé par les contentieux sur la déforestation importée
- Transport aérien et maritime : émissions en croissance, réglementation encore insuffisante selon les ONG
Types de demandes des requérants
Les demandes formulées dans ces contentieux se structurent généralement ainsi :
- Injonction de mise en conformité du plan de vigilance avec des trajectoires climatiques scientifiques (ex. : réduction de 40% des émissions d'ici 2030)
- Publication d'indicateurs vérifiables annuellement
- Réparation du préjudice écologique — fondement encore peu utilisé mais en développement (article 1247 du Code civil)
- Astreinte financière en cas de non-respect des injonctions
Les demandes de dommages et intérêts restent rares à ce stade, mais la jurisprudence étrangère (Shell aux Pays-Bas, 2021) montre qu'elles peuvent aboutir.
Risque de condamnation : état de l'art
À ce jour, aucune entreprise française n'a encore été condamnée au fond dans un contentieux climatique. Les décisions de juin 2024 ne portent que sur la recevabilité. Néanmoins, plusieurs signaux indiquent une progression du risque :
- La sophistication croissante des arguments scientifiques présentés (rapports GIEC, budget carbone national)
- L'émergence d'une jurisprudence européenne en évolution (Royal Dutch Shell : la Cour d'appel de La Haye a invalidé en novembre 2024 la condamnation initiale à réduire les émissions de 45%)
- L'harmonisation des stratégies contentieuses entre ONG (CCFD, Notre Affaire à Tous, Sherpa, Friends of the Earth)
- La création d'une chambre spécialisée à la Cour d'appel de Paris, signal institutionnel fort
Les implications pratiques pour les entreprises
Renforcer le plan de vigilance
La première ligne de défense reste un plan de vigilance solide, documenté et régulièrement mis à jour. Les recommandations clés :
- Intégrer des objectifs de réduction des émissions scope 1, 2 et 3 chiffrés et datés
- Aligner les trajectoires sur les scénarios GIEC (1,5°C ou 2°C) avec citation explicite de la méthodologie
- Documenter les critères de décision d'investissement et de désinvestissement
- Prévoir un mécanisme d'alerte externe fonctionnel
Anticiper les due diligences des prêteurs
Les banques soumises aux exigences de la SFDR et aux stress tests climatiques de la BCE posent désormais des questions précises sur le plan de vigilance climatique lors des renouvellements de crédit. Un plan insuffisant peut renchérir le coût de financement.
Documenter les décisions stratégiques
En cas de procès, les échanges internes sur les décisions d'investissement dans les énergies fossiles peuvent être produits en justice. La documentation des alternatives envisagées et des raisons des arbitrages constitue un élément de défense.
Pour une vision d'ensemble des nouvelles obligations environnementales, notre guide sur la CSRD et le reporting de durabilité complète ce panorama contentieux.
Perspectives 2026 : l'accélération attendue
Plusieurs échéances vont intensifier le contentieux climatique dans les prochains mois :
- Procès TotalEnergies au fond : date d'audience à fixer après la décision de recevabilité de 2024
- Transposition de la CS3D : la directive européenne sur le devoir de vigilance, à transposer avant 2026, va élargir le périmètre des entreprises concernées et harmoniser les standards
- Nouveaux contentieux : plusieurs dossiers contre des entreprises du secteur financier sont en préparation selon des sources proches des associations requérantes
L'affaire Shell aux Pays-Bas, bien que l'appel ait annulé en novembre 2024 l'obligation initiale de réduire les émissions de 45%, demeure un précédent stratégique pour le contentieux climatique — elle montre la mobilisation juridictionnelle sur ces enjeux, même si l'issue ne garantit pas une condamnation durable.
Sources
- Contentieux climatiques : les grandes entreprises devant la justice — Décideurs Magazine — Analyse juridique des décisions de juin 2024
- Contentieux climatique contre Total : première victoire pour les associations — BHRRC — Contexte et enjeux
- Le préjudice écologique dans le contentieux climatique — Alerion Avocats — Analyse du fondement juridique
Conclusion
Le contentieux climatique contre les entreprises françaises est sorti du stade expérimental. La décision de recevabilité de juin 2024 contre TotalEnergies, EDF et Suez marque un tournant irréversible. Les procès sur le fond auront lieu — la question n'est plus de savoir si, mais quand. Pour les entreprises exposées, l'enjeu immédiat est d'élever la qualité du plan de vigilance climatique bien au-delà du minimum légal, d'anticiper les argumentaires scientifiques des ONG et de documenter rigoureusement les décisions stratégiques. Attendre le verdict pour agir, c'est prendre le risque d'être déjà en retard.



