La biodiversité est devenue un sujet de conformité réglementaire à part entière. Depuis l'entrée en vigueur de la directive CSRD et de son standard ESRS E4, les grandes entreprises françaises sont tenues de publier un reporting sur leurs impacts, dépendances et risques liés à la biodiversité. Mais entre le cadre réglementaire, les méthodologies (TNFD, ENCORE, LEAP) et la norme ISO 17298 publiée en octobre 2025, comment conduire concrètement un audit biodiversité en entreprise ?
Pourquoi la biodiversité est désormais une obligation de conformité
Pendant longtemps, la biodiversité est restée une préoccupation volontaire, distincte des obligations carbone. La CSRD a changé la donne. Son standard sectoriel ESRS E4 (Biodiversité et écosystèmes) impose aux entreprises concernées de rendre compte de :
- Leurs impacts sur la biodiversité (fragmentation des habitats, espèces menacées, artificialisation des sols)
- Leurs dépendances aux services écosystémiques (eau, pollinisation, régulation climatique)
- Leurs risques financiers liés à la dégradation de la biodiversité
- Leurs objectifs alignés sur des trajectoires compatibles avec les engagements du Cadre mondial de la biodiversité (COP15 Kunming-Montréal)
Le calendrier d'application suit celui de la CSRD : les grandes entreprises déjà soumises à la NFRD reportent depuis 2025, les autres grandes entreprises à partir de 2026. Pour un rappel du périmètre exact, notre guide CSRD pour les entreprises en 2026 détaille les seuils et calendriers.
Les cadres méthodologiques reconnus
Contrairement au carbone, il n'existe pas (encore) d'équivalent universel du GHG Protocol pour la biodiversité. Plusieurs cadres coexistent, chacun avec ses spécificités.
TNFD (Taskforce on Nature-related Financial Disclosures)
Publié en septembre 2023, le cadre TNFD structure la divulgation des risques et opportunités liés à la nature. Il est explicitement compatible avec la CSRD et couvre les quatre capitaux naturels : eau douce, océan, terres, atmosphère.
La TNFD propose la méthodologie LEAP (Locate, Evaluate, Assess, Prepare) :
- Locate : cartographier les activités et chaînes de valeur en zones sensibles
- Evaluate : identifier les dépendances et impacts par lieu
- Assess : évaluer les risques et opportunités matériels
- Prepare : définir les stratégies de réponse et les indicateurs de suivi
ENCORE (Exploring Natural Capital Opportunities, Risks and Exposure)
ENCORE est un outil d'analyse des dépendances aux services écosystémiques par secteur d'activité. Il permet d'identifier rapidement quels processus de production dépendent de quels services naturels (eau souterraine, pollinisation, régulation du climat...) et dans quelle mesure leur dégradation représente un risque financier.
Développé par l'UNEP-WCMC et la Natural Capital Finance Alliance, ENCORE est accessible gratuitement en ligne et constitue une bonne porte d'entrée pour les entreprises qui débutent leur démarche.
ISO 17298 — La première norme internationale biodiversité
Publiée en octobre 2025, la norme ISO 17298 est la transposition internationale de la norme française NF X 32-001. C'est la première norme ISO dédiée spécifiquement à la biodiversité en entreprise. Elle propose :
- Un vocabulaire commun pour faciliter la comparabilité
- Des exigences mesurables pour l'engagement et le reporting
- Une compatibilité avec les cadres CSRD, TNFD et SBTN
- Un cadre pour les audits externes
L'ISO 17298 devient progressivement une référence pour les auditeurs tiers, même si elle n'est pas encore rendue obligatoire en elle-même.
La méthodologie LEAP en pratique
Phase 1 — Localiser les interfaces avec la nature
La première étape consiste à cartographier toutes les activités de l'entreprise (directes et chaîne de valeur) et à les croiser avec des bases de données géospatiales sur la sensibilité des écosystèmes. Outils utilisés : IBAT (Integrated Biodiversity Assessment Tool), Global Biodiversity Information Facility (GBIF), ou les couches CORINE Land Cover pour l'Europe.
Phase 2 — Évaluer les dépendances et impacts
Pour chaque site, l'analyse porte sur :
- Quels services écosystémiques l'activité consomme-t-elle ? (eau, sol, pollinisateurs)
- Quels impacts l'activité génère-t-elle sur les habitats et espèces ?
ENCORE fournit des matrices de dépendance par secteur (code NACE) qui accélèrent cette phase d'évaluation.
Phase 3 — Évaluer la matérialité financière
Les risques identifiés sont qualifiés selon leur horizon temporel, leur probabilité et leur impact financier potentiel. La double matérialité CSRD s'applique : matérialité d'impact (effets de l'entreprise sur la biodiversité) ET matérialité financière (effets de la dégradation biodiversité sur l'entreprise).
Phase 4 — Définir les objectifs et le reporting
Les objectifs doivent idéalement être alignés sur les SBTN (Science-Based Targets for Nature), en cours de développement mais déjà disponibles pour certains secteurs. L'enjeu est de passer de déclarations générales à des indicateurs mesurables : surface d'habitat restaurée, pourcentage d'achats certifiés, réduction de l'utilisation de pesticides.
Les pièges à éviter
La biodiversité réduite au carbone : compenser des atteintes à la biodiversité par des crédits carbone ne satisfait pas les exigences ESRS E4. Les deux dimensions doivent être traitées séparément.
Le greenwashing par les chiffres : publier des indicateurs sans contexte géographique ni trajectoire de progrès est insuffisant — et risque d'attirer l'attention des autorités (ACPR, AMF pour les financiers).
Ignorer la chaîne de valeur : l'ESRS E4 exige d'analyser les impacts en amont (agriculture, extraction) et en aval, pas seulement sur les sites propres.
Pour une mise en perspective avec les autres obligations environnementales, notre article sur le CS3D et le devoir de vigilance complète utilement ce panorama.
Sources
- Cadres de reporting pour la biodiversité — Natural Solutions — Comparatif des frameworks (TNFD, ENCORE, SBTN)
- CSRD et biodiversité : réglementation et reporting extra-financier — EcoTree — Synthèse obligations ESRS E4
- ISO 17298 : catalyseurs face au défi biodiversité — O-ImmobilierDurable — Analyse de la nouvelle norme ISO
Conclusion
L'audit biodiversité n'est plus un exercice volontaire de RSE : c'est une obligation réglementaire croissante pour les grandes entreprises. La méthodologie LEAP portée par la TNFD, combinée aux bases de données ENCORE et à la nouvelle ISO 17298, fournit un cadre opérationnel cohérent. L'enjeu pour 2026 est de dépasser les premières divulgations qualitatives pour atteindre des indicateurs mesurables et vérifiables — seul moyen d'échapper au soupçon de greenwashing et de satisfaire les auditeurs tiers.



