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Assurance et risques climatiques : transparence 2026

Par Philippe D.

7 min de lecture
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Introduction#

Un assureur qui sous-évalue son exposition aux cyclones de catégorie 5 ou aux inondations centennales peut se retrouver dans l'incapacité d'honorer ses engagements envers ses assurés. Ce scénario, qui semblait théorique il y a dix ans, est devenu la hantise des superviseurs financiers européens. En 2026, les obligations de transparence sur les risques climatiques pour les acteurs de l'assurance et de la banque franchissent un cap décisif : stress tests coordonnés, reporting standardisé, intégration dans le calcul des exigences en fonds propres. Le cadre est désormais contraignant.

Le contexte réglementaire : pourquoi 2026 ?#

Depuis l'accord de Paris (2015) et les recommandations du Groupe de travail sur la divulgation financière liée au climat (TCFD, 2017), le secteur financier sait que les risques climatiques sont des risques financiers matériels. Deux catégories sont distinguées :

  • Les risques physiques : impacts directs du dérèglement climatique sur les actifs assurés (inondations, sécheresses, tempêtes, submersions marines).
  • Les risques de transition : pertes liées à la décarbonation de l'économie (stranded assets dans les énergies fossiles, modifications de la valeur des portefeuilles d'actifs carbonés).

La question n'est plus de savoir si ces risques existent, mais comment les mesurer, les intégrer dans les bilans et les communiquer de manière comparable d'un établissement à l'autre. C'est l'objet des textes mis en application en 2026.

L'article 449a CRR : les banques dans le viseur#

L'article 449a du règlement sur les exigences de fonds propres (Capital Requirements Regulation, CRR), applicable depuis juin 2022 pour les grands groupes et progressivement étendu, impose aux établissements de crédit de divulguer publiquement leurs risques ESG, avec une décomposition en :

  • risques environnementaux (physiques et de transition),
  • risques sociaux,
  • risques de gouvernance.

En 2026, cette obligation de divulgation s'étend aux petits établissements non cotés : ils doivent désormais publier leurs indicateurs ESG sur base annuelle. La distinction est maintenue entre institutions significatives (publication semestrielle ou annuelle détaillée) et petites institutions non complexes (divulgation annuelle simplifiée).

Les indicateurs requis incluent notamment : l'exposition aux secteurs à forte intensité carbone, la part du portefeuille de prêts alignée sur la taxonomie verte européenne, les indicateurs physiques de risque (exposition aux zones inondables, aux zones à risque incendie).

Pour les banques françaises, l'ACPR (Autorité de contrôle prudentiel et de résolution) supervise le respect de ces obligations et a publié ses priorités de surveillance 2026 avec un accent explicite sur l'intégration des risques de durabilité dans la gouvernance.

Les stress tests EIOPA : l'obligation pour les assureurs#

L'EIOPA (Autorité européenne des assurances et des pensions professionnelles) mène depuis plusieurs années des stress tests climatiques sur les assureurs européens. En 2025, les trois Autorités européennes de surveillance (EBA, EIOPA, ESMA) ont publié conjointement des lignes directrices sur les stress tests ESG, entrées en phase d'application en 2026.

Ces lignes directrices fournissent aux autorités nationales compétentes un cadre pour intégrer les risques ESG dans les méthodologies de stress tests de l'ensemble du secteur financier. Elles couvrent :

  • les scénarios de stress climatique à intégrer (scénarios de transition ordonnée, désordonnée, et de « monde chaud » à 3 °C ou plus),
  • les méthodes d'estimation des pertes associées aux risques physiques et de transition,
  • les exigences de documentation et de communication aux superviseurs.

Pour les assureurs, la directive Solvabilité II a été révisée (directive 2025/2) avec une intégration plus précise des risques climatiques dans le calcul du capital de solvabilité requis (SCR). L'EIOPA avait été mandatée par la Commission pour proposer des amendements au Pilier 1 (exigences quantitatives en fonds propres) visant à refléter l'exposition aux risques physiques dans le calcul du SCR. Ces amendements entrent progressivement en application via des actes délégués dont les modifications des QRT (reporting quantitatif) entrent en vigueur en 2027.

L'ORSA climatique : obligation de scénarios prospectifs#

L'ORSA (Own Risk and Solvency Assessment), évaluation interne des risques et de la solvabilité que chaque assureur doit réaliser annuellement, intègre désormais obligatoirement une composante climatique prospective.

L'EIOPA a publié en 2024 un guide d'application détaillant comment mener une évaluation de matérialité climatique et intégrer des scénarios de changement climatique dans l'ORSA. Les assureurs doivent :

  1. Évaluer si les risques climatiques sont matériels pour leur modèle d'activité.
  2. Si oui, sélectionner des scénarios prospectifs à horizons 5, 10 et 30 ans minimum.
  3. Quantifier l'impact de ces scénarios sur leur bilan, leur rentabilité et leurs exigences en fonds propres.
  4. Documenter et transmettre cette analyse au superviseur.

Les assureurs « non-vie » (dommages) sont particulièrement exposés via les risques physiques sur leurs portefeuilles habitation, automobile et risques industriels. Les assureurs « vie » sont davantage exposés aux risques de transition via leurs portefeuilles d'actifs.

Qui est concrètement concerné ?#

Les assureurs#

Tous les assureurs soumis à Solvabilité II sont concernés, soit environ 2 800 entreprises dans l'Union européenne. En France, cela représente les grandes mutuelles (Groupama, Macif, Matmut), les compagnies d'assurance (AXA, Allianz, Abeille Assurances), et les réassureurs (Caisse Centrale de Réassurance). Les petits acteurs sous les seuils Solvabilité II sont soumis à des obligations allégées.

Les banques et établissements de crédit#

Toutes les banques soumises au règlement CRR, y compris les établissements mutualistes et coopératifs, sont concernées par l'article 449a. Les grands groupes (BNP Paribas, Société Générale, Crédit Agricole, BPCE) publient déjà ces informations dans leurs rapports de gestion. L'extension aux établissements de plus petite taille est la principale nouveauté de 2026.

Les fonds de pension#

Les institutions de retraite professionnelle (IRP) sont également dans le périmètre EIOPA, avec des obligations de reporting sur les risques ESG, bien que le calendrier de mise en application soit légèrement décalé par rapport aux assureurs.

Ce que les entreprises doivent comprendre#

Pour les entreprises non financières, ces obligations ont un impact indirect mais concret.

L'accès au crédit et à l'assurance devient conditionnel. Les banques qui doivent déclarer leur exposition aux secteurs carbonés ont intérêt à réduire leurs portefeuilles dans ces secteurs. Les assureurs qui intègrent les risques physiques dans leurs tarifications peuvent refuser d'assurer certains actifs dans des zones à risque élevé. Des signaux de ce type sont déjà visibles en Floride, en Californie et, plus récemment, dans certaines zones côtières européennes.

Les garanties financières liées aux actifs environnementaux seront de plus en plus scrutées. Une entreprise dont le bilan inclut des actifs dans des zones à risque climatique élevé verra la valeur de ces actifs réévaluée par ses créanciers.

La cohérence entre les déclarations est exigée. Les entreprises qui publient des informations sur leurs risques climatiques dans le cadre de la CSRD doivent s'assurer de la cohérence avec ce que leurs banques et assureurs déclarent sur leur exposition. Des incohérences pourraient faire l'objet de questions de la part des superviseurs.

Pour aller plus loin sur les obligations de reporting durabilité auxquelles ces exigences s'articulent, voir notre dossier sur la taxonomie verte européenne et la conformité CSRD.

Conclusion#

Les obligations de transparence climatique pour le secteur financier en 2026 ne sont pas qu'un exercice de reporting supplémentaire. Elles traduisent une transformation structurelle : les risques climatiques sont désormais traités comme des risques prudentiels, soumis aux mêmes exigences de mesure et de capital que les risques de marché ou de crédit. Pour les assureurs et les banques, cela signifie des modèles internes à revoir, des données à collecter et des processus de gouvernance à adapter. Pour les entreprises assurées et emprunteuses, cela signifie que l'accès aux services financiers sera de plus en plus corrélé à leur propre gestion des risques climatiques. Le reporting durabilité imposé par la CSRD constitue dans ce contexte la pierre angulaire sur laquelle s'appuient l'ensemble de ces obligations d'information : les entreprises qui s'y conforment disposent déjà des données que leurs partenaires financiers exigeront.


Sources#

PD

Philippe D.

Ingénieur & vulgarisateur technique

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