Seulement 53 % des masses d'eau de surface françaises sont en bon état écologique, selon le dernier état des lieux des agences de l'eau (2024). L'objectif de la directive cadre sur l'eau (DCE) — le bon état de toutes les eaux européennes — était initialement fixé à 2015, repoussé à 2021, puis à 2027. À moins de deux ans de l'échéance ultime, la France affiche un retard structurel. Décryptage des obligations, des mécanismes de dérogation et des implications pour les entreprises.
La directive cadre sur l'eau : rappel du cadre
Origine et objectif
La directive 2000/60/CE du 23 octobre 2000, dite directive cadre sur l'eau (DCE), est le texte fondateur de la politique européenne de l'eau. Son objectif principal : atteindre le bon état de toutes les eaux (de surface, souterraines, côtières) de l'Union européenne.
Qu'est-ce que le « bon état » ?
Le bon état d'une masse d'eau est une notion composite qui combine :
| Composante | Critères | Masse d'eau concernée |
|---|---|---|
| État écologique | Indices biologiques (invertébrés, poissons, algues), paramètres physico-chimiques (oxygène, nutriments, température), hydromorphologie | Eaux de surface |
| État chimique | Concentration en substances prioritaires (métaux lourds, pesticides, HAP, PFAS) sous les Normes de Qualité Environnementale (NQE) | Eaux de surface et souterraines |
| État quantitatif | Équilibre entre prélèvements et recharge naturelle | Eaux souterraines |
Une masse d'eau n'est en « bon état » que si toutes les composantes sont au niveau « bon » ou supérieur. Un seul paramètre déclassant suffit à faire basculer l'ensemble en « état inférieur au bon ».
Les échéances
| Échéance | Objectif |
|---|---|
| 2015 | Bon état de toutes les masses d'eau (objectif initial) |
| 2021 | Report pour les masses d'eau n'ayant pas atteint le bon état en 2015 |
| 2027 | Échéance ultime — pas de report supplémentaire prévu par la DCE |
Le bilan français en 2024
État écologique des eaux de surface
Selon l'état des lieux 2024 réalisé par les agences de l'eau et les offices de l'eau (outre-mer) :
| État écologique | % des masses d'eau de surface |
|---|---|
| Très bon | 8 % |
| Bon | 45 % |
| Moyen | 29 % |
| Médiocre | 13 % |
| Mauvais | 5 % |
Total en bon état écologique : 53 % — soit un progrès de seulement 5 points depuis le premier état des lieux de 2006 (48 %).
État chimique des eaux de surface
L'état chimique est plus problématique : seules 44 % des masses d'eau de surface sont en bon état chimique. Les substances déclassantes les plus fréquentes :
- Mercure et ses composés (contamination atmosphérique diffuse)
- HAP (hydrocarbures aromatiques polycycliques)
- PFAS (substances per- et polyfluoroalkylées) — intégrées dans la liste de surveillance depuis 2023
- Pesticides (métolachlore, chlortoluron)
État des eaux souterraines
La situation est meilleure pour les eaux souterraines : 67 % en bon état chimique et 89 % en bon état quantitatif. Les principales pressions : nitrates (origine agricole), pesticides et solvants chlorés (héritage industriel).
Les causes du retard
Quatre facteurs structurels expliquent le retard français :
- L'agriculture intensive : les pollutions diffuses (nitrates, pesticides) sont les plus difficiles à traiter — elles résultent de pratiques cumulées sur des décennies
- L'artificialisation des cours d'eau : barrages, seuils, canalisation, urbanisation des berges — altérations hydromorphologiques massives
- Les micropolluants émergents : PFAS, résidus médicamenteux, microplastiques — des substances non régulées lors de l'adoption de la DCE
- Le sous-investissement : les agences de l'eau ont subi une ponction budgétaire de 500 M EUR en 2019-2024 (plafonnement des recettes), limitant les programmes d'intervention
Les outils de mise en œuvre
SDAGE (Schéma Directeur d'Aménagement et de Gestion des Eaux)
Le SDAGE est le plan de gestion par bassin hydrographique, élaboré par le comité de bassin et approuvé par le préfet coordonnateur de bassin. La France compte 12 bassins (6 métropolitains + 6 outre-mer).
Le SDAGE 2022-2027 (cycle 3) fixe pour chaque masse d'eau :
- L'objectif environnemental (bon état 2027 ou dérogation motivée)
- Les orientations fondamentales et les mesures à mettre en œuvre
- Les dispositions applicables aux projets et aux activités (ICPE, urbanisme, agriculture)
SAGE (Schéma d'Aménagement et de Gestion des Eaux)
Le SAGE est la déclinaison locale du SDAGE, à l'échelle d'un sous-bassin ou d'un aquifère. Plus de 180 SAGE sont en vigueur en France. Le SAGE a une portée juridique : les décisions administratives (autorisations ICPE, permis de construire, plans d'urbanisme) doivent être compatibles avec le SAGE.
Programme de mesures
Chaque bassin dispose d'un programme de mesures qui détaille les actions concrètes : restauration de continuité écologique (effacement de seuils), réduction des prélèvements, mise aux normes des stations d'épuration, réduction des rejets industriels, conversion agro-écologique.
Les mécanismes de dérogation
Report d'échéance (article 4.4)
La DCE autorise le report de l'objectif de bon état au-delà de 2027 dans trois cas :
- Conditions naturelles : le temps de récupération naturel de la masse d'eau excède l'échéance (exemple : nappe phréatique contaminée avec un temps de résidence de 50 ans)
- Disproportionnalité technique : les mesures nécessaires sont techniquement infaisables dans le délai
- Disproportionnalité économique : le coût des mesures est disproportionné par rapport aux bénéfices attendus
Point critique : après 2027, les reports d'échéance ne sont plus prévus par la DCE. La Commission européenne devra décider si elle engage des procédures d'infraction contre les États membres en retard — ou si elle propose une révision du texte.
Objectifs moins stricts (article 4.5)
Pour les masses d'eau fortement dégradées, les États membres peuvent fixer un objectif inférieur au bon état, à condition de démontrer que l'atteinte du bon état est impossible en raison d'altérations irréversibles (activité humaine ou conditions naturelles).
Détérioration temporaire (article 4.6)
Une détérioration temporaire de l'état d'une masse d'eau est admise en cas de circonstances exceptionnelles imprévisibles (sécheresse extrême, inondation) ou de force majeure.
Implications pour les entreprises
Autorisations ICPE et rejets aqueux
Les ICPE rejetant dans le milieu aquatique (industries chimiques, papeteries, agroalimentaire, stations d'épuration industrielles) sont directement concernées :
- Les arrêtés préfectoraux d'autorisation fixent des valeurs limites de rejet calculées en cohérence avec les objectifs DCE de la masse d'eau réceptrice
- Le non-respect des objectifs DCE peut justifier un durcissement des prescriptions lors du renouvellement ou de la révision de l'arrêté préfectoral
- Les projets nouveaux situés dans un bassin versant n'atteignant pas le bon état peuvent se voir opposer un refus d'autorisation si le projet risque de compromettre l'atteinte de l'objectif
Prélèvements d'eau
Les entreprises qui prélèvent de l'eau (irrigation, refroidissement, process industriel) sont soumises à des restrictions croissantes dans les zones en tension quantitative. Les SDAGE 2022-2027 imposent des réductions de prélèvement dans certains bassins, avec des conséquences directes sur les volumes autorisés.
Responsabilité en cas de pollution
La DCE renforce la base juridique des actions en responsabilité : une pollution qui dégrade l'état d'une masse d'eau peut engager la responsabilité de l'exploitant sur le fondement du préjudice écologique (articles 1246 et suivants du code civil) et de la directive 2004/35/CE sur la responsabilité environnementale.
FAQ
L'échéance 2027 sera-t-elle repoussée ?
C'est le débat majeur. La Commission européenne a confirmé en 2024 qu'elle ne proposera pas de révision de la DCE avant 2027. En revanche, un « fitness check » (bilan de pertinence) est en cours et pourrait aboutir à des ajustements post-2027. Plusieurs États membres, dont la France, plaident pour un report implicite via un mécanisme de « trajectoire de progrès » — sans modifier formellement l'échéance.
Quelles sanctions en cas de non-atteinte du bon état ?
La Commission européenne peut engager une procédure d'infraction (article 258 TFUE) contre les États membres qui ne respectent pas les objectifs DCE. La Cour de justice de l'UE peut prononcer des amendes forfaitaires et des astreintes journalières. En 2024, la CJUE a condamné l'Espagne pour non-respect des objectifs DCE dans le bassin du Guadiana (arrêt C-218/23).
Les PFAS sont-ils couverts par la DCE ?
Partiellement. Les PFAS ne figurent pas encore dans la liste des 45 substances prioritaires de la DCE (annexe X de la directive). Cependant, ils sont inscrits sur la « liste de surveillance » depuis 2023 (décision d'exécution (UE) 2022/1307), ce qui impose un suivi analytique dans les masses d'eau de surface. Leur inscription dans la liste prioritaire est attendue lors de la prochaine révision de l'annexe X.
La DCE s'applique-t-elle aux eaux marines ?
Non directement. Les eaux marines sont couvertes par la directive-cadre stratégie pour le milieu marin (DCSMM, directive 2008/56/CE). La DCE couvre les eaux côtières (jusqu'à 1 mille nautique de la ligne de base) et les eaux de transition (estuaires).



